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18 septembre 2026 · Le décryptage #Les144

Mesure 35 : un plan Marshall agricole chiffré à 3-4 Md€ par an, sans le revenu garanti que son résumé annonce

La mesure 35 est la première du chapitre agricole à porter une fourchette de coût complète : 3 à 4 milliards d'euros par an, statut « Chiffré », note de renvoi « 15-20 Md€ sur 5 ans ». Son constat est dense en chiffres. Son corps, lui, aligne sept lignes dont aucune ne crée le revenu garanti que le résumé public met en avant.

Le problème, d'abord

Le constat de la mesure 35 est le mieux chiffré du chapitre 23 rencontré jusqu'ici. Il ouvre sur le revenu : une chute de « 18,6 % » en 2024, « après une baisse de 15,7 % » en 2023. Mises bout à bout, ces deux années représentent, par simple arithmétique sur les taux de la fiche, une perte d'environ 31 % du revenu agricole en deux exercices. La fiche ne fait pas ce calcul et ne donne aucun niveau de départ : ni le revenu moyen avant 2023, ni celui qui subsiste après.

Le deuxième chiffre est le seul montant en euros du constat : un « résultat avant impôt négatif de 6 800 € par exploitation » chez les céréaliers. La fiche n'indique ni l'année de ce résultat, ni le nombre d'exploitations concernées, ni si ce déficit est constaté sur la moyenne de la filière ou sur une catégorie particulière.

Le troisième porte sur les surfaces : « 900 000 hectares de céréales et 550 000 hectares de maïs » disparus « en dix ans ». Les deux nombres sont additionnés plus loin dans le corps, sous la forme « 1,45 million d'hectares ». La fiche ne précise pas ce qu'ils sont devenus — repris par d'autres cultures, artificialisés, laissés en jachère —, information qui commande pourtant la suite, puisque la mesure entend les reconquérir.

Le quatrième porte sur la relève : « seuls 10 000 jeunes agriculteurs environ s'installent chaque année ». Aucun chiffre de départs annuels n'est mis en regard, alors que c'est l'écart entre les deux qui mesurerait l'érosion du nombre d'exploitations.

Les deux derniers sont des chiffres d'opinion : « 40 % des agriculteurs jugent leur situation mauvaise » et « 21 % envisagent d'arrêter dans les 12 prochains mois ». Ni la date, ni le champ, ni la taille de l'échantillon ne sont donnés.

La fiche porte une source, et une seule, pour l'ensemble : « INSEE* », avec pour lien la page d'accueil de l'institut. Aucun des six chiffres n'est adossé à une référence ouvrable — ni le revenu, ni le résultat des céréaliers, ni les hectares, ni les installations, ni les deux pourcentages d'opinion, qui ne relèvent d'ailleurs pas de la même nature de production statistique que les précédents.

Ce que propose la mesure

La mesure relève du pilier Fraternité, chapitre 23, « Agriculture, alimentation, ruralité ». C'est la deuxième des quatre mesures de ce chapitre décryptée ici. Son corps tient en un bloc unique, « Architecture », précédé d'une mention qui en détermine la portée : les « arbitrages techniques » sont « confiés au Collège — domaine Agriculture et Souveraineté alimentaire ». Ce qui suit est donc une orientation, pas un dispositif arrêté.

La reconquête des surfaces perdues : « 1,45 million d'hectares à reconstituer (900 000 ha céréales + 550 000 ha maïs) sur 10 ans ». C'est un objectif de résultat, soit 145 000 hectares par an. La fiche ne dit pas par quel moyen des surfaces sont reconstituées — achat, portage foncier, incitation, contrat —, ni sur quelles terres, ni qui les exploite.

Un plan d'installation des jeunes agriculteurs, avec un objectif explicite : « 20 000 nouvelles installations par an (vs ~10 000 actuellement) ». C'est un doublement. Les moyens sont énumérés sans montant : « subvention installation + prêt à taux zéro foncier + accompagnement formation ». Aucun des trois n'est dimensionné, et la fiche ne dit pas d'où viendraient les 10 000 candidats supplémentaires chaque année.

La modernisation des exploitations, par un « crédit d'impôt agricole de 30 % sur les investissements », dont le champ est donné par trois exemples : « irrigation raisonnée, robotique, traçabilité numérique ». Ni plafond, ni durée, ni assiette précise, ni estimation du nombre d'exploitations éligibles.

La souveraineté alimentaire à 100 % pour les produits stratégiques — « bœuf, volaille, lait, blé, fruits/légumes de saison, sucre » —, présentée comme un « objectif chiffré, contrôlé par le Collège ». Le chiffre est le taux de 100 % ; la fiche ne donne aucun taux de départ pour aucune des six catégories, ni d'échéance.

La souveraineté semencière, avec trois moyens : « protection de la filière française » face à trois groupes nommés (Bayer-Monsanto, Corteva, Syngenta), « soutien aux semenciers nationaux », et un « conservatoire national des variétés anciennes ». Le mot « protection » n'est pas traduit en instrument juridique, le soutien n'est pas chiffré, et le conservatoire n'a ni statut, ni siège, ni budget.

La souveraineté énergétique agricole, par couplage avec deux projets désignés par leur nom mais sans numéro de mesure : « Folschviller (hydrogène pour matériel agricole) » et « EPR2* (énergie compétitive) », plus des « aides à la méthanisation maîtrisée ». Le lecteur du dossier doit retrouver lui-même les fiches correspondantes.

Le financement, enfin, traité au point suivant.

Il faut relever ce que cette liste ne contient pas. Le résumé public de la mesure annonce trois objets : « moderniser les exploitations, aider leur transmission, garantir un revenu à ceux qui nous nourrissent ». Le premier figure bien au corps, sous la forme du crédit d'impôt. Les deux autres n'y sont pas. Aucune des sept lignes ne porte sur la transmission d'une exploitation — le plan d'installation vise des entrées, pas des reprises, et la fiche ne les distingue pas. Surtout, aucune ne crée de mécanisme de revenu : ni prix, ni garantie, ni assurance, ni complément. Le constat s'ouvre pourtant sur l'effondrement du revenu, et la citation de la mesure y revient : « quand 21 % de nos agriculteurs me disent qu'ils veulent arrêter dans l'année ». C'est le troisième écart consécutif entre le résumé public et le corps de la fiche relevé dans ces décryptages.

La liste des mesures indique que la suivante du chapitre, la 36, porte sur des prix planchers. La fiche 35 ne renvoie pas à elle, et ne signale nulle part que le volet revenu serait traité ailleurs.

Combien ça coûte

C'est la première mesure de ce chapitre dont la ligne budgétaire est renseignée. Le statut est « Chiffré » — non « Neutre / négligeable », non « à calibrer ». Le coût bas est de 3,0 Md€, le coût haut de 4,0 Md€ par an. La note ajoute : « 15-20 Md€ sur 5 ans (+ redirection partielle PAC) ». Les deux expressions sont cohérentes entre elles : 3 à 4 Md€ pendant cinq ans donnent bien 15 à 20 Md€. Le corps reprend la même fourchette et désigne deux financeurs : « les recettes du programme » et une « redirection partielle des aides PAC ».

Trois réserves tiennent aux seules données de la fiche.

La première est que la fourchette n'est pas décomposée. Le bloc de chiffrage détaillé, la note de coût et le champ « faisabilité » sont vides ; le champ « v2 chiffré » est à faux. Aucun des cinq postes de dépense du corps n'a de montant propre : ni la reconquête de 1,45 million d'hectares, ni les trois aides à l'installation, ni le crédit d'impôt de 30 %, ni le soutien aux semenciers et le conservatoire, ni les aides à la méthanisation. On ne peut donc pas vérifier que 3 à 4 Md€ par an y suffisent, ni voir quel poste absorbe quelle part.

La deuxième est un ordre de grandeur que la fiche permet de calculer sans rien ajouter. Si l'enveloppe annuelle haute — 4 Md€ — était intégralement affectée aux 20 000 installations visées, elle représenterait 200 000 € par installation ; l'enveloppe basse, 150 000 €. Or cette enveloppe doit aussi couvrir la reconquête foncière, le crédit d'impôt, les semences et l'énergie. Ce calcul est interne à la fiche et ne préjuge de rien : il indique seulement que l'arbitrage entre les cinq postes est déterminant, et qu'il n'est pas rendu.

La troisième porte sur la « redirection partielle des aides PAC ». Aucune part, aucun montant, aucun véhicule. La politique agricole commune est arrêtée au niveau européen ; la fiche ne dit pas ce qui, dans l'enveloppe française, serait redirigeable par décision nationale, ni ce qui supposerait une renégociation. Ce financement figure au corps mais pas dans la ligne budgétaire, dont les champs de recettes — basses, hautes, ponctuelles — sont tous vides. Le coût ponctuel l'est également, alors que la reconquête de 145 000 hectares par an et la création d'un conservatoire relèvent plutôt de l'investissement que du fonctionnement.

Les objections

Les deux blocs de questions-réponses sont vides, comme sur toutes les mesures décryptées jusqu'ici. Cinq objections se déduisent des seules données de la fiche.

Le revenu est le problème posé et n'est pas la solution proposée. Le constat s'ouvre sur deux années de chute, la citation de clôture parle de ceux qui veulent arrêter, le résumé promet de « garantir un revenu ». Les sept lignes du corps portent sur le foncier, l'installation, l'investissement, les taux d'autosuffisance, les semences et l'énergie. Aucune ne fixe un prix, n'assure une recette ni ne compense une perte.

Le doublement des installations n'a pas de vivier identifié. Passer de 10 000 à 20 000 installations par an suppose 10 000 candidats supplémentaires. La fiche ne dit pas d'où ils viennent, ni combien d'exploitations se libèrent chaque année, ni quelle proportion des installations actuelles échoue. Elle ne traite pas davantage la transmission, que son propre résumé annonce.

La reconquête de 1,45 million d'hectares est un objectif sans instrument. La fiche ne dit pas qui détient ces terres aujourd'hui, ni ce qu'elles sont devenues, ni par quel mécanisme elles reviendraient en céréales et en maïs. Un objectif de 145 000 hectares par an pendant dix ans est un chiffre ; ce n'est pas un dispositif.

L'autosuffisance à 100 % sur six catégories n'a ni base de départ, ni échéance, ni coût distinct. La fiche la présente comme « objectif chiffré, contrôlé par le Collège », mais ne donne aucun taux actuel pour le bœuf, la volaille, le lait, le blé, les fruits et légumes de saison ou le sucre. Sans point de départ, ni le chemin ni l'effort ne sont mesurables — et le contrôle annoncé n'a pas de référence à contrôler.

Le chiffrage existe mais ne se vérifie pas. C'est la première fiche du chapitre à porter une fourchette et un statut « Chiffré », ce qui la distingue des trois précédentes. Cette fourchette reste toutefois globale, sans décomposition, sans coût ponctuel, sans recettes, et adossée à un financement — la redirection PAC — dont aucune part n'est indiquée.

Où vérifier

Le détail de la mesure figure sur sa fiche : https://les144.fr/mesure/35-plan-marshall-agricole-francais/. L'ensemble des mesures est consultable sur https://les144.fr/mesures/, et le financement du programme sur https://les144.fr/qui-paie/.

La mesure 35 est la deuxième des quatre mesures du chapitre 23, « Agriculture, alimentation, ruralité ». La 34 a été décryptée hier ; les 36 et 37 ne le sont pas encore, et leurs fiches sont accessibles depuis la liste des mesures.

La fiche cite une source unique pour l'ensemble de son constat : l'INSEE, avec pour seul lien la page d'accueil de l'institut, https://www.insee.fr. Ni les baisses de revenu de 2023 et 2024, ni le résultat des céréaliers, ni les hectares perdus, ni le nombre d'installations, ni les deux pourcentages d'opinion ne sont adossés à une référence ouvrable depuis le dossier.

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EPR2
Le nouveau modèle de réacteur nucléaire français, successeur de l'EPR.
INSEE
Institut national de la statistique : l'organisme public qui compte la population, mesure les prix, le chômage, la pauvreté.
Md€
Milliard d'euros — mille millions d'euros.