Lancé le 09/06/2026 Rejoignez-nous

22 septembre 2026 · Le décryptage #Les144

Mesure 45 : un bilan de santé tous les cinq ans, la seule fiche du chapitre Santé à porter un coût et un rendement

La mesure 45 convoque automatiquement chaque assuré majeur à une journée de bilan complet tous les cinq ans, et fait passer le réseau de 85 centres à 350 maisons. C'est la première fiche du chapitre Santé dont la ligne budgétaire porte à la fois une dépense et une recette : 0,6 milliard d'euros par an, 1 à 2 milliards d'investissement initial, 2 à 5 milliards d'économies attendues. Sa propre note précise que ces économies arrivent avec dix ans de décalage.

Le problème, d'abord

Le constat de cette fiche est le plus solide du chapitre, parce qu'il ne repose pas sur un manque mais sur un dispositif qui existe déjà et que personne n'utilise.

L'Examen de Prévention en Santé est un bilan gratuit proposé par la Caisse primaire d'assurance maladie tous les cinq ans, dans 85 Centres d'Examens de Santé. « Mon Bilan Prévention », lancé en 2024, y ajoute quatre rendez-vous gratuits aux âges clés. Et moins de 5 % des Français éligibles y recourent, pour deux raisons que la fiche nomme : le bilan n'est accordé que sur demande, et la plupart des assurés ignorent son existence.

Le diagnostic est donc précis : ce n'est pas l'offre qui manque, c'est la demande. Une mesure qui part de là n'a pas à créer un droit, seulement à en changer le mode de déclenchement. C'est exactement ce qu'elle fait.

Deux ratios viennent ensuite justifier l'investissement. Un cancer détecté tôt coûterait « cinq fois moins cher » à soigner qu'un cancer détecté tard. Et chaque euro investi en prévention économiserait « 3 à 5 € de soins », selon la Haute Autorité de santé.

Ces deux ratios ne sont pas de même nature et la fiche ne les relie pas. Le premier porte sur une pathologie et compare deux stades de prise en charge. Le second porte sur l'ensemble de la dépense de prévention et suppose un horizon que la note de coût fixe ailleurs à dix ou quinze ans. Aucun des deux n'est rattaché à un document : la Haute Autorité de santé est citée dans le texte mais ne figure pas dans la liste des sources, qui ne compte qu'une entrée.

La capsule du chapitre donne l'échelle : 6,7 millions de Français sans médecin traitant, 87 % du territoire en désert médical, 45 468 généralistes libéraux, en baisse de 19 % depuis 2010 ; déficit de la Sécurité sociale de 21,6 milliards en 2025, arrêté, et 19,4 milliards prévus pour 2026 en loi de financement. Rapportées à ce dernier chiffre, les économies annoncées par la mesure — 2 à 5 milliards — en représenteraient 10 à 26 %, et son coût récurrent de 0,6 milliard environ 3 %.

Le premier de ces chiffres ressort ailleurs dans la fiche, et pas à son avantage : on y reviendra à propos du seul mécanisme d'incitation prévu.

Ce que propose la mesure

Le corps est organisé en cinq blocs, et c'est l'un des plus opérationnels du dossier.

La convocation devient automatique. La caisse primaire convoque tout assuré social majeur tous les cinq ans, au lieu du système actuel sur demande. La fiche densifie la cadence avec l'âge : tous les cinq ans de 18 à 60 ans, tous les trois ans au-delà, « au moment où [la prévention] paie le plus ».

Cette seconde cadence n'apparaît pas dans le résumé public, qui annonce un bilan « tous les cinq ans » pour « chaque Français ». Deux écarts s'y logent. Le corps ne vise pas « chaque Français » mais tout assuré social majeur — les mineurs sont hors champ. Et pour les plus de 60 ans, le rythme réel est un tiers plus rapide que celui annoncé, ce qui pèse directement sur le volume de bilans, donc sur le coût.

La journée type est décrite heure par heure. Analyses biologiques et prélèvements le matin ; électrocardiogramme, spirométrie, tests visuels et auditifs en milieu de matinée ; entretien médical individualisé à midi ; l'après-midi, dépistages spécialisés selon l'âge et le sexe — mammographie, frottis, coloscopie, PSA, ostéodensitométrie, examen dentaire complet — puis entretiens nutritionnel, addictologique et psychologique court, mise à jour vaccinale, restitution remise en main propre et envoyée au médecin traitant.

C'est un programme dense, et la fiche ne dit ni qui le réalise, ni avec quel plateau technique, ni combien de personnes une maison peut traiter par jour. Ce silence n'est pas anodin : le coût unitaire retenu plus bas est un forfait identique pour tous, alors que la liste des dépistages varie selon l'âge et le sexe, et que certains des actes cités ne sont pas du même ordre que les autres.

Le réseau passe de 85 à 350 maisons en cinq ans. Soit 265 créations, environ 53 par an. Deux critères d'implantation sont donnés : adossement systématique aux dispensaires de proximité de la mesure 42, et une maison par bassin de vie de plus de 30 000 habitants. Des conventions avec des cliniques privées sous-utilisées sont prévues dans les zones moins denses.

Le premier critère pose une question d'échelle que le dossier permet de poser sans donnée extérieure : la mesure 42 vise 2 000 dispensaires d'ici 2032, la mesure 45 en équipe 350. La fiche ne dit pas selon quelle règle ces 350 se répartissent parmi les 2 000, ni ce qui distingue un dispensaire équipé d'un dispensaire qui ne l'est pas. Le second critère n'est pas vérifiable en l'état : le dossier n'indique pas combien de bassins de vie dépassent 30 000 habitants, donc pas si 350 maisons suffisent à le respecter.

La participation reste libre. « Aucune sanction » en cas d'absence : la fiche le pose explicitement, au nom de la liberté individuelle. Le résumé compare pourtant la convocation à celle de la journée défense. La fiche ne dit pas si la convocation crée une obligation, et son corps indique le contraire.

Restent alors trois leviers d'incitation. Une campagne nationale annuelle, avec un « Mois de la Prévention » en octobre. Un bonus de mutuelle négocié avec les complémentaires santé pour les assurés à jour — la fiche ne dit ni qui en supporte la charge, ni ce qui s'applique aux assurés sans complémentaire. Et la transmission automatique au médecin traitant, « qui pourra évoquer le sujet ».

Ce dernier levier est celui que la capsule du chapitre fragilise : 6,7 millions de Français n'ont pas de médecin traitant. Le mécanisme de rattrapage le plus concret de la mesure ne les atteint pas, et ce sont vraisemblablement les mêmes que ceux qui recourent le moins au bilan aujourd'hui. La fiche ne traite pas ce cas.

La cible est chiffrée : passer de moins de 5 % à 60 % de Français bilantés dans le cycle de cinq ans, d'ici 2032. C'est le seul objectif quantifié du chapitre. Il est aussi le premier point de friction avec le chiffrage, comme on va le voir.

Chaque bilan alimente enfin le Dossier Médical Partagé, « enfin fonctionnel », avec consentement explicite et hébergement souverain français. Aucun opérateur, aucun délai, aucun coût ne sont attachés à cette ligne.

Combien ça coûte

C'est ici que cette fiche se distingue des sept autres du chapitre.

Son statut est « Chiffré », et pour la première fois du chapitre 10, les deux côtés de la ligne sont remplis : coût bas et coût haut à 0,6 milliard d'euros par an, coût ponctuel de « 1 à 2 milliards d'investissement initial » pour la création des maisons, recettes de 2 à 5 milliards. La note précise la nature de ces recettes : « Économies à terme (effet décalé ~10 ans) ». C'est aussi la seule fiche du chapitre dont l'indicateur de chiffrage consolidé est à vrai.

Le contraste est net avec les sept précédentes : deux d'entre elles n'ont aucun montant et renvoient au plan santé consolidé, une est classée « non chiffrée — à calibrer », une porte une recette sans dépense, une un coût sans recette, une un montant ponctuel seul. La mesure 45 est la seule à présenter un solde apparent.

Et le résumé public concorde avec la ligne, sur les trois montants : 0,6 milliard de coût, 2 à 5 milliards d'économies, et la mention explicite des « dix ans ». C'est le second jour consécutif sans écart entre le résumé et la ligne budgétaire.

La méthode de calcul du coût récurrent est donnée, ce qui est rare : « 200 € par bilan × 3 millions de bilans annuels ». Le produit est exact — 600 millions d'euros. Mais chacun des deux facteurs appelle une réserve, et la seconde est lourde.

Le prix unitaire n'est pas décomposé. Deux cents euros couvrent, selon la description, une journée complète comprenant biologie, électrocardiogramme, spirométrie, tests sensoriels, entretien médical, dépistages spécialisés selon l'âge et le sexe, trois entretiens complémentaires, mise à jour vaccinale et restitution. La fiche ne détaille pas ce forfait, ne le module pas selon les dépistages effectivement réalisés, et n'indique pas s'il inclut le fonctionnement des maisons — personnel, locaux, équipement — ou seulement les actes. Le calcul étant construit comme un coût par bilan, le fonctionnement du réseau n'apparaît nulle part ailleurs.

Le volume ne correspond pas à la cible. Trois millions de bilans par an font 15 millions de bilans sur un cycle de cinq ans. La cible annoncée est de 60 % des Français bilantés dans ce même cycle. Le dossier ne donne pas la population de référence, donc le lecteur ne peut pas vérifier que les deux se rejoignent — mais il peut constater que la fiche ne fait pas ce calcul non plus. Elle ne dit pas davantage comment le passage à trois ans après 60 ans est intégré aux trois millions annuels, ni si ce volume vaut dès la première année ou en régime de croisière.

L'investissement initial n'est pas ventilé. Un à deux milliards pour 265 créations représentent, si l'on rapporte l'enveloppe au réseau cible de 350 maisons, de 2,9 à 5,7 millions d'euros par maison — un écart du simple au double entre les deux bornes, sans qu'aucun poste ne soit nommé : immobilier, plateau technique, recrutement.

Le rendement, enfin, excède ce que la fiche elle-même permet d'en attendre. Le ratio de la Haute Autorité de santé retenu au constat est de 3 à 5 euros économisés par euro investi. Appliqué au coût récurrent de 0,6 milliard, il donne 1,8 à 3 milliards d'économies annuelles. La ligne budgétaire en annonce 2 à 5. Le bas de la fourchette est compatible ; le haut est supérieur de deux milliards à ce que produit le ratio de la fiche.

L'« argument-massue » destiné à l'oral introduit pour sa part un troisième chiffre : « trois milliards d'euros par an d'économies », point unique sans intervalle, qui n'est ni la borne basse ni la borne haute de la ligne. Il y ajoute « des centaines de milliers de vies sauvées », qui ne figure ni au constat, ni dans la note de coût, ni dans la source.

Reste le décalage temporel, que la fiche assume et qu'il faut lire pour ce qu'il est. Sur cinq ans, la mesure coûte 3 milliards d'euros récurrents plus 1 à 2 milliards d'investissement, soit 4 à 5 milliards, pendant que les économies, « effet décalé de dix ans », n'ont pas commencé. La fiche ne dit pas comment cette charge est financée dans l'intervalle, ni à partir de quelle année le premier euro d'économie est attendu.

Les objections

Les deux blocs de questions-réponses sont vides, comme sur toutes les fiches décryptées jusqu'ici. Quatre objections se déduisent des seules données du dossier.

Le mécanisme de rattrapage manque ceux qu'il vise. Le seul levier individuel prévu passe par le médecin traitant, et 6,7 millions de Français n'en ont pas, selon la capsule du même chapitre. La fiche ne dit rien de leur cas, alors que c'est le public le plus probable du non-recours actuel.

La convocation est présentée comme contraignante et décrite comme facultative. Le résumé la compare à la journée défense ; le corps exclut toute sanction. Une convocation sans obligation ni conséquence reste une invitation — plus visible que le système actuel, mais de même nature. Or c'est ce changement de nature qui fonde le saut de moins de 5 % à 60 %.

Le volume de bilans et la cible ne sont pas reliés. Le coût est construit sur trois millions de bilans par an ; la cible est exprimée en pourcentage de la population. Tant que la fiche ne rapproche pas les deux, on ne sait pas si le chiffrage correspond à l'objectif annoncé ou à un objectif plus modeste. Si le volume nécessaire est supérieur, le coût l'est aussi.

Le rendement haut n'est pas soutenu par le ratio du constat. Cinq milliards d'économies annuelles supposent un retour supérieur à celui que la fiche cite elle-même, sans expliquer d'où vient l'écart.

Où vérifier

Le détail de la mesure figure sur sa fiche : https://les144.fr/mesure/45-bilan-de-sante-republicain-bsr-generalisation-quinquennale/. L'ensemble des mesures est consultable sur https://les144.fr/mesures/, et le financement du programme sur https://les144.fr/qui-paie/. Les deux mesures auxquelles celle-ci s'adosse ont leur propre fiche : https://les144.fr/mesure/41-plan-hopital-public-integre-3-axes/ et https://les144.fr/mesure/42-reseau-national-de-dispensaires-de-proximite/.

La mesure 45 est la huitième et dernière du chapitre 10, « Santé ». Les sept précédentes ont été décryptées.

Sur les sources, le point faible est le même que la veille, en plus marqué : la liste n'en compte qu'une, donnée par le nom de l'institution — « CNAM », avec pour lien https://www.ameli.fr, une page d'accueil. Aucun des chiffres de la fiche n'y est rattaché : ni les 85 centres, ni le seuil de moins de 5 % de recours, ni la date de lancement de « Mon Bilan Prévention », ni le rapport de un à cinq sur le coût d'un cancer, ni les quatre chiffres de la capsule. La Haute Autorité de santé, à qui le ratio de 3 à 5 euros est explicitement attribué, n'apparaît pas dans la liste. Rien n'est vérifiable depuis le dossier.

Vérifiez, contestez, partagez

Chaque chiffre de cet article provient des sources citées. Une erreur ? Une objection ? Le débat est public sous #Les144.

Vérifiez tout.